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Sophie Calle, Prenez soin de vous

In Books, Expos on 6 décembre 2010 at 13:09

Sophie CALLE, Le nez (2000) © Jean-Baptiste Mondino

J’ai déjà, au détour d’un billet et d’une expo récente, évoqué ma passion pour Sophie Calle. Je dis passion après avoir réfléchi au terme, pas par enthousiasme béat. Les travaux de Sophie Calle sont un partage de la souffrance, du manque, du vide, de la perte.

Sophie Calle, Prenez soin de vous © Jean-Baptiste Mondino

Sophie Calle a représenté la France à la 52° Biennale de Venise 2007. Sophie Calle à Venise. Cela peut ne pas surprendre quand on sait qu’elle est l’auteur de Suite vénitienne - sa poursuite d’un homme jusqu’à Venise, en 1980, sa première oeuvre.

“Suite vénitienne” (détail) 1980

Cela peut surprendre quand on sait que Sophie Calle est une artiste de l’intime alors que la Biennale de Venise est un des événements les plus médiatisés de l’art contemporain.

Mais c’est un joli symbole puisque ses travaux sont à la croisée du plus intime et de l’exposition maximale, de soi et des autres, du quotidien et de l’invraisemblable. Elle aime les contraintes, les rituels, qui lui permettent d’exercer sa liberté impudique et insolente.

Son projet vaut un nouveau détour. Il fut une installation, une exposition, qui passa par Paris.

Sophie Calle, Vue de l’Exposition Prenez-soin de vous, Biennale de Venise 2007

Sophie Calle, Vue de l’Exposition Prenez-soin de vous, Biennale de Venise 2007

Sophie Calle, Vue de l’Exposition Prenez-soin de vous, Biennale de Venise 2007

Il est désormais un livre.

Sophie Calle reçoit un mail de rupture, à Berlin.

Sophie,

Cela fait un moment que je veux vous écrire et répondre à votre dernier mail. En même temps, il me semblait préférable de vous parler et de dire ce que j’ai à vous dire de vive voix. Mais du moins cela sera-t-il écrit.

Comme vous l’avez vu, j’allais mal tous ces derniers temps. Comme si je ne me retrouvais plus dans ma propre existence. Une sorte d’angoisse terrible, contre laquelle je ne peux pas grand chose, sinon aller de l’avant pour tenter de la prendre de vitesse, comme j’ai toujours fait. Lorsque nous nous sommes rencontrés, vous aviez posé une condition : ne pas devenir la « quatrième ». J’ai tenu cet engagement : cela fait des mois que j’ai cessé de voir les « autres », ne trouvant évidemment aucun moyen de les voir sans faire de vous l’une d’elles.

Je croyais que cela suffirait, je croyais que vous aimer et que votre amour suffiraient pour que l’angoisse qui me pousse toujours à aller voir ailleurs et m’empêche à jamais d’être tranquille et sans doute simplement heureux et « généreux » se calmerait à votre contact et dans la certitude que l’amour que vous me portez était le plus bénéfique pour moi, le plus bénéfique que j’ai jamais connu, vous le savez. J’ai cru que l’écriture serait un remède, mon « intranquillité » s’y dissolvant pour vous retrouver. Mais non. C’est même devenu encore pire, je ne peux même pas vous dire dans quel état je me sens en moi-même. Alors, cette semaine, j’ai commencé à rappeler les « autres ». Et je sais ce que cela veut dire pour moi et dans quel cycle cela va m’entraîner.

Je ne vous ai jamais menti et ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer.

Il y avait une autre règle que vous aviez posée au début de notre histoire : le jour où nous cesserions d’être amants, me voir ne serait plus envisageable pour vous. Vous savez comme cette contrainte ne peut que me paraître désastreuse, injuste (alors que vous voyez toujours B., R., …) et compréhensible (évidemment) ; ainsi je ne pourrais jamais devenir votre ami.
Mais aujourd’hui, vous pouvez mesurer l’importance de ma décision au fait que je sois prêt à me plier à votre volonté, alors que ne plus vous voir ni vous parler ni saisir votre regard sur les choses et les êtres et votre douceur sur moi me manqueront infiniment.

Quoi qu’il arrive, sachez que je ne cesserai de vous aimer de cette manière qui fut la mienne dès que je vous ai connue et qui se prolongera en moi et, je le sais, ne mourra pas.

Mais aujourd’hui, ce serait la pire des mascarades que de maintenir une situation que vous savez aussi bien que moi devenue irrémédiable au regard même de cet amour que je vous porte et de celui que vous me portez et qui m’oblige encore à cette franchise envers vous, comme dernier gage de ce qui fut entre nous et restera unique.
J’aurais aimé que les choses tournent autrement.

Prenez soin de vous.

X

107 réactions, chantées, filmées, photographiées, écrites. Des femmes célèbres, d’autres moins, une femelle perroquet et deux marionnettes.
Sophie Calle expose son intimité, certes, mais par le détour de l’altérité, d’une double altérité : la médiatisation des commentaires autour de sa lettre de rupture, les oeuvres d’autres femmes dans une exposition de Sophie Calle.
La mise en scène de l’exposition est confiée à Daniel Buren. Pas parce qu’il s’agit d’un des artistes contemporains les plus connus dans le monde. Non, parce que Buren a répondu à une annonce que Sophie Calle a publiée dans Libération, Le Monde et Beaux-Arts Magazine : « Sophie Calle, artiste sélectionnée pour représenter la France à la 52° Biennale de Venise, recherche toute personne enthousiaste pouvant remplir la fonction de commissaire d’exposition. Références exigées. Rémunération à négocier. Anglais courant souhaité. Envoyer cv et lettre de motivation à scbiennale@galerie-perrotin.com ».
L’art du pied de nez de Sophie Calle : elle semble prendre le contre-pied de la tradition du curator, passe une annonce, un des leviers de son oeuvre, et choisit Buren…

Quelles sont donc ces 107 femmes, doubles de l’artiste ?

Des actrices, Jeanne Moreau, Elsa Zylberstein, Amira Casar, Ariane Ascaride…
Une comptable.

Des chanteuses qui mettent en musique la lettre de rupture : Camille ou Elli Medeiros.
L’historienne Arlette Farge.
Une chasseuse de têtes qui salue chez cet homme son « admirable capacité à licencier ».

Une commissaire de police qui assène : « Arrivée à 40 ans, une femme qui veut se marier a autant de chances de trouver un époux que d’avoir un accident de la route. »

Une voyante.

La sexologue Catherine Solano : « Non, je ne vois pas de raison de vous prescrire des antidépresseurs. Vous êtes simplement triste. Un événement douloureux, ça fait mal, mais la solution n’est pas chimique » (ordonnance à l’en-tête de l’AP-HP, Assistance publique-Hôpitaux de Paris).
Des écrivains, qui font un texte du texte : Christine Angot, Marie Desplechin, Marie Nimier…
Mazarine Pingeot qui se livre à l’exercice du commentaire de texte.
Eliane Abécassis qui en fait une exégèse talmudique…
Une cruciverbiste qui la transforme en… grille de mots croisés, forcément.
Une gamine en CM2.
Une experte des services secrets qui code la lettre.

Une dessinatrice :

Soledad Bravi

C’est ainsi que, par la pratique, sans jamais donner de théorie, Sophie Calle définit l’art comme un infime et intime déplacement, un décalage troublant.

Qu’a pensé l’homme à l’origine de la rupture ? A-t-il lu l’ironie de l’artiste, à laquelle il s’adressait plus qu’à la femme ?
Sophie Calle ne nie pas la cruauté de sa réponse et salue l’élégance de cet homme qui ne tenta pas de contrecarrer le projet, sans même demander à voir le résultat. Mais elle ne nie pas non plus qu’elle aurait maintenu l’exposition malgré son éventuel veto.
Il a quitté Sophie, il est désormais partie intégrante de l’oeuvre de Calle. « Douleur exquise » de Sophie Calle. Ou l’élégance de l’art. Conçu comme une distance. Décalé.

Prenez soin de vous, Actes Sud, 69 euros (4 DVD et 2 livres)

« Quand je vais mal, j’ai tendance à en parler à tout le monde. J’envisage l’art de la même façon : le premier geste est thérapeutique, puis l’oeuvre prend sa place et devient l’unique moteur » (Sophie Calle)

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  1. J’ai étudié Sophie Calle en cours de Cinéma et les autres arts, sur son oeuvre, La filature. J’étais intriguée. J’ai tapé Sophie Calle sur Wikipédia. Et j’ai eu une révélation. Je suis juste fascinée par cette artiste, par la manière dont elle fait entrer les gens qu’elle ne connait pas dans ses sphères les plus privées, les plus intimes.
    Inviter les gens à occuper son lit, suivre les gens jusqu’à Venise, etc. Et cette lettre de rupture analysée par 107 femmes, c’est … ingénieux.
    J’adore :)
    Très bel article en tout cas, un plaisir à le lire et à la découvrir encore.

  2. Incroyable!!! Je viens de te « connaitre » ce soir au forum des bookcrossers francophones et je m’apercois que j’avais deja visite ton blog superbe, en janvier , en cherchant des renseignements sur Sophie Calle !!!! Une autre bookcrosser grecque m’avait prete son livre « Des histoires vraies » et au meetup des bookcrossers de Larissa (ou j’habite , en Grece) debut fevrier, j’ai parle de ton blog et de tout ce que j’y avais lu sur Sophie Calle!
    GLAROS, enchantee !!!

  3. Oui, je viens de lire le mail que tu m’as envoyé et d’y répondre. Je suis absolument enchantée (l’adjectif ne dit pas ce que je ressens, disons un mélange d’étonnement, de stupéfaction, de joie) de ces croisements, ce qu’André Breton appelait des « hasards objectifs »… C’est juste fou. J’ai ouvert ce blog pour parler de Sophie Calle, en novembre 2010. Dans le sens d’un partage, de croisements (même si, au début d’un blog, on monologue ;)
    C’est aussi ce qui m’anime quand je parle de livres, transmettre des envies, passer, partager, donc c’est tout naturellement que je me suis inscrite sur BookCrossing. Et là, premier jour d’activité sur ce forum, premier jour de « libération » de livres, et je tombe sur toi, qui.
    Juste hallucinant. Comme quoi, il faut croire aux utopies, au monde comme bibliothèque et comme partage !!!
    Enchantée, Glaros, et à très vite ;)

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